Lutte contre le Covid-19 : des éclairages de Dr Koffi Didier

Article : Lutte contre le Covid-19 : des éclairages de Dr Koffi Didier
11 avril 2020

Lutte contre le Covid-19 : des éclairages de Dr Koffi Didier

Le Covid-19 est une pandémie qui fait couler beaucoup d’encre et de salive. Depuis son apparition, beaucoup de choses sont dites et écrites, aussi bien par des spécialistes que par des profanes. Il devient donc de plus en plus difficile de faire la différence entre les « bonnes » informations et les « mauvaises ». Dans cette interview, Dr Koffi Didier, médecin santé publique et médecine préventive, nous éclaire davantage sur quelques aspects de cette maladie, notamment l’utilisation de la chloroquine comme traitement.

La chloroquine, pourrait-elle aider les pays africains à faire face au coronavirus ?

Pour que je puisse affirmer avec certitude que la chloroquine peut aider les pays africains à faire face au coronavirus, il faut qu’il y ait au préalable un essai clinique.

C’est quoi l’essai clinique ?

On le fait pour tout médicament qui doit être mis sur le marché. On prend deux groupes de sujets malades. Ils sont triés de façon aléatoire. Il est primordial que l’essai soit randomisé. On définit le nombre de sujets à inclure par un test statistique pour que l’échantillon choisi soit représentatif de toute la population concernée. D’emblée, on ne peut pas savoir à qui on donnera la chloroquine et à qui on donnera un autre médicament. Cet autre médicament peut être un placebo, c’est-à-dire sans effet thérapeutique. Par la suite, on donne la chloroquine à un groupe de patients appelé les cas, et à l’autre groupe appelé placebo. Mais aucun des groupes ne connait la nature du médicament de l’autre groupe : c’est un essai en simple aveugle. Parfois même, les soignants ne connaissent pas la nature des médicaments donnés : dans ce cas, c’est un essai en double aveugle. On observe les deux groupes sur un certain temps pour voir qui est guéri et qui ne l’est pas. Si  les sujets qui ont reçu la chloroquine guérissent et ceux qui ne l’ont pas reçue ne guérissent pas, on peut en déduire que la chloroquine est efficace. Par contre, s’il y a autant de guérisons de part et d’autre, en ce moment, on peut dire que la chloroquine n’a pas grand effet sur la maladie, car on peut guérir qu’on la prenne ou non. Donc, c’est seulement sur cette base qu’on pourra affirmer que la chloroquine est efficace ou pas, dans le cas présent. 

Mais vu l’urgence sanitaire, que proposez-vous ?

Dans l’urgence, on peut mettre les gens sur la chloroquine. De toutes les façons, on ne mettra pas tout le monde sur la chloroquine, parce que, même si on le voulait à l’heure actuelle, ce n’est pas évident qu’on ait suffisamment de chloroquine pour tout le monde. Étant donné que des gens ont fait déjà des tests, même si ce n’est pas à grande échelle,  et qu’ils ont affirmé qu’il y a des effets positifs, ça ne nous coûte rien d’essayer, surtout que la chloroquine n’est pas toxique. On l’a utilisée pendant des années pour traiter le paludisme. Soit on fera un traitement à l’abus, c’est-à-dire un traitement qui n’a pas sa place, mais qui ne fera pas de tort à l’être humain. Soit on laisse tomber et ce sera le chaos. On pourra faire un essai empirique sur le terrain parce qu’on n’a pas d’autre solution ; autant le faire pour voir. Si ça marche, tant mieux ; si ça marche on va continuer de chercher d’autres solutions.

Avec l’annonce du traitement à la chloroquine, beaucoup d’Africains se sont tournés vers les feuilles de neem à titre préventif. Cette plante, est-elle efficace contre le coronavirus ?

Les gens font une confusion. Ils pensent que tout médicament qui, comme la chloroquine, est utilisée pour traiter le paludisme, pourrait également traiter le coronavirus. Et comme la quinine est extraite des neem, ils font rapidement le lien en voulant utiliser les feuilles de neem pour le traitement du coronavirus.  Or, la quinine est une autre famille de médicament. Les médicaments sont rangés en familles. La quinine est un autre antipaludéen, différent de la chloroquine. Il ne s’agit pas de prendre n’importe quel médicament contre le paludisme pour se l’administrer comme traitement du coronavirus, mais c’est de prendre surtout de la chloroquine. La chloroquine en réalité est utilisée pour soigner le paludisme et elle est prescrite pour le traitement d’autres maladies. Il y a des maladies pour lesquelles on prescrit de la chloroquine, mais pas à grande échelle comme pour le paludisme. Les feuilles de neem et autres ne peuvent pas protéger contre le Covid-19 ni le traiter.

En Afrique, plus particulièrement en Côte d’Ivoire, avec le phénomène de « médicaments de la rue » , ne doit-on pas craindre  la vente ou l’utilisation non médicalisée de la chloroquine ?

C’est possible, mais nous sommes unanimes que l’Afrique est désarmée face à cette pandémie. Il s’agira pour nos gouvernements de pouvoir canaliser les choses en donnant gratuitement de la chloroquine aux sujets malades. De sorte que les gens ne soient pas tentés, par manque de moyens, d’aller prendre d’autres médicaments non conventionnés. Il faut que les autorités prennent le devant et annoncen’y la gratuité de la chloroquine pour tous les malades. Ainsi, les gens n’iront pas vers « les médicaments de la rue » . Ils n’auront qu’à prendre de façon gracieuse les médicaments que l’État aura mis à la disposition des personnes malades.

Les tradipraticiens ont le vent en poupe – PH: Mariam Sorelle

Selon vous, pourquoi l’Afrique subsaharienne qui a mené une belle riposte contre Ebola, n’a pas su éviter le coronavirus ?

Ce qui nous arrive aujourd’hui est en partie imputable à nos dirigeants. Ebola, on le sait, est bien plus mortel que le coronavirus.  Si nos gouvernants avaient pris des mesures rigoureuses, c’est-à-dire sans état d’âme, face à l’ampleur de situation, on serait plus ou moins épargnés du coronavirus, ou à la limite mieux préparés pour y faire face. Nos États devraient, dès le début de la maladie, mettre en place le confinement. Pas celui des populations, mais celui du pays. Les vols internationaux des pays où la maladie sévissait déjà ne devraient pas être acceptés. On devrait mettre en place une mesure de quarantaine assez stricte et rigoureuse de sorte que tous ceux qui rentraient dans le pays y soient automatiquement soumis, pendant les quatorze jours. Mais, malheureusement, nos dirigeants ont regardé les choses se dérouler. C’est la même chose qui continue aujourd’hui avec le confinement de la ville d’Abidjan annoncé pour le jeudi 26 mars 2020, et qui a été décalé au dimanche 29 mars 2020. Soit on pense aux conséquences économiques du confinement et on ne l’applique pas. Soit on pense à l’état de santé de la population et on l’applique. Et après, on gère l’aspect économique, comme, l’ont fait les pays européens qui décaissent de l’argent pour faire face au manque économique que va générer le confinement. Mais notre État et nombre d’autres États africains, a du mal à se décider, compte tenu de la fragilité de leurs économies. On hésite toujours. Et cette hésitation pourrait inéluctablement nous être fatale.

Tentons vers l’accalmie ou doit-on craindre comme annoncé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ?

Je ne pense pas qu’on soit mal partis. Quand on regarde la configuration des États africains et celles des États européens, la grande différence est liée à l’âge de nos populations. Les populations africaines sont en majorité, à plus de 50 %, jeunes. Les moins de 35 ans constituent plus de la moitié de la population des pays africains. Cette population est supposée être en meilleur état de santé que les populations vieillissantes de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique. Jusque-là, c’est vrai que la maladie peut contaminer tout le monde, mais elle est létale pour les personnes d’un certain âge (les plus de 60 ans). Voici pourquoi il y a beaucoup qui décèdent en Europe. La catastrophe que craint l’OMS est liée au fait que beaucoup d’Africains seront touchés, parce que nous n’avons pas pris les mêmes mesures de protection et de confinement que les autres pays. Mais, pour les raisons su-évoquées je reste optimiste qu’il y aura moins de décès en Afrique en général, et chez nous en Côte d’Ivoire en particulier. […] Il n’y a pas lieu de tomber dans le pessimisme. Tout ce qu’on doit faire, c’est de surtout observer l’autoconfinement. Qu’on reste chez soi et surtout qu’on observe les mesures de protection, notamment se laver régulièrement les mains, éviter de serrer la main, tousser dans le coude, éviter le monde. Cela va réduire le nombre de contaminés. Mais je suis persuadé qu’on n’aura pas autant de morts que dans les autres pays.

Merci, Docteur !

C’est moi.  

Photo : Mariam Sorelle
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